 Rénover le métier d’éducateur,
propositions pour un métier d’avenir
Philippe Gaberan
http://philippegaberan.free.fr J'ai eu l'occasion d'assister à une conférence de Monsieur Philippe Gaberan, éducateur spécialisé mais aussi formateur à l'ADEA. Je vous en livre ici un compte-rendu personnel. Pascal RIVIERE
Rénover le métier d'éducateur, propositions pour un métier d'avenir
Philippe Gaberan
Il y a trois points de tension dans la formation d'éducateur spécialisé. Premier point de tension. Il faut faire la distinction entre faire éducateur et être éducateur. Faire éducateur ne demande que fonctionner. Être éducateur engage le savoir être, ce qu'on est, le Soi. Deuxième point de tension. Il faut distinguer les objectifs et les enjeux c'est-à-dire ceux à quoi servent les objectifs. Les objectifs visent un savoir-faire mais ils doivent aussi avoir un impact pour les usagers. Il faut éviter les institutions qui "machinent" mais ne produisent aucun résultat pour les usagers. Troisième point de tension. Il faut éviter que les dispositifs de formation deviennent des dispositifs de "conformation", qu'ils fassent rentrer l'élève dans un moul, les formatent. On peut aussi se demander s'il faut que les établissements de formation se conforment à l'attente de la demande de certaines institutions plus centrées sur les problématiques économiques que sociales. Former c'est aussi apprendre à se transformer au niveau de ce qu'on est.
Avant de définir comment former un éducateur spécialisé, il est plus judicieux de se demander pourquoi faut-il en former? Qu'est-ce qu'un éducateur spécialisé? L'éducateur spécialisé est un adulte qui aide la personne à passer de l'état de "vivre" ou "survivre" à celui "d'exister". Celui qui existe s'investit dans sa personnalité et dans le monde. L'éducateur spécialisé aide l'autre à grandir. La difficulté pour une personne est d'articuler ce "dedans" et ce "dehors". Elle va traverser des stades de passages où il sera conduit par l'éducateur. L'éducateur aide donc à cheminer vers un ailleurs, du soi au Soi. Ce concept est également appelé en psychologie l'individuation intégrée. Être éducateur spécialisé, ce n'est pas seulement un métier, c'est aussi un engagement.
Il se pose aussi le problème de la distance éducative dans la pratique du métier d'éducateur spécialisé. L'usager ne trouvera pas de prise avec quelqu'un qui ne pose des interdits, qui met trop de distance. Il va falloir réussir l'équilibre au niveau de cette distance: ni trop loin, ni trop près.
Dans le contenu à enseigner à l'éducateur spécialisé en formation, il faudra donc tant des savoirs "techniques" que des savoirs "humanistes" comme la philosophie, l'art, l'histoire,... . L'éducateur spécialisé doit avoir une "épaisseur". Comment l'acquérir? Comment en définitive "exister"?
La fin des savoirs savants. Autrefois, les personnes venaient chercher en formation des "savoirs savants" en psychologie, psychanalyse,... Le désir d'acquérir ces savoirs reposait sur une attente magique: résoudre ses problèmes professionnels par un apport théorique. Ce n'était pas forcément efficace. Actuellement, c'est la vague des savoirs praxéologiques. Il faut maîtriser ses compétences. Si autrefois on allait chercher caution dans des savoirs, aujourd'hui on ne trouverait plus sa valeur que dans les actes que l'on pose. Le problème, c'est que le professionnel a du mal à rédiger, expliquer ce qu'il fait et à le mettre en lien avec les savoirs. Or ce n'est pas parce qu'un acte est banal et que l'éducateur accompli au quotidien que n'importe qui est capable de le poser et surtout d'en percevoir la portée éducative.
La mode est aussi à repenser le métier d'éducateur spécialisé en fonction de référentiels. Si cette approche est intéressante, elle a aussi ses limites. Nous pouvons trouver un éducateur en formation, compétent sur le terrain et qui pourtant n'arrivera pas à dépasser les difficultés et les exigences d'un cours particulier par exemple le droit. Il se trouvera ainsi bloqué dans sa formation. Un autre souci, c'est que ces compétences se retrouvent éclatées en différents contenus, différents cours,... qui ne sont pas mis en interconnexion. Il se pose alors à problème de la cohérence interne. Il faudrait donc moduler l'importance de ces "blocs" de formation, au regard des résultats pragmatiques attendus, du travail à réaliser et de son sens global. On devrait aussi se rappeler que pour qu'un référentiel soit opérationnel, efficace, facile à mettre en place, il ne devrait pas être trop lourd à manipuler. Or c'est malheureusement trop souvent le cas.
Il faut aussi distinguer les compétences formelles (liées aux objectifs) et les compétences informelles (liées aux enjeux). Remarquons qu'on a actuellement trop tendance à sous-estimer les secondes.
Les compétences formelles : Elles organisent la transversalité en ce sens que font appels à différents cours, modules de formation. Parmi celles-ci citons:
- La connaissance du public. Un éducateur doit être capable de prendre du recul et de sortir du comportement et de l'analyse du non-initié au métier.
- Les outils professionnels (cadre juridique, techniques de médiation,...).
- Les méthodologies (savoir lire, écrire, analyser, mener une recherche, ...).
Les compétences informelles :
- La connaissance de soi, de ses limites,... .
- L'ouverture à l'autre. Cette compétence est loin d'être acquise. Notre monde apprend à manquer d'humanisme. Il faut éduquer à une considération positive inconditionnelle de l'autre au sens où de l'entend Carl Rogers.
- Accepter une le changement, la non stabilité, la rupture, la régression. Il faut apprendre à gérer cette répétition qui génère de l'usure.
Conclusions :
- Il faut maintenir un haut niveau de culture dans la formation d'éducateur spécialisé. Il n'existe pas que les compétences pragmatiques.
- On ne peut pas donner de sens à ce que l'on n'est sans le cadre culturel dans lequel on se trouve.
- Il faut contribuer à développer la liberté de pensée et l'esprit critique chez l'éducateur spécialisé. Il faut le former à ne pas accepter tout comme étant une vérité. Il doit être capable de se questionner sur les évidences et les certitudes.
- Enfin il faut donner à l'éducateur spécialisé la capacité d'accueillir tout processus de transformation, le changement. Il doit être capable de démonter ce qui existe pour construire ce qui existera.
Dans ce monde en perte de repères, l'éducateur est une figure importante qui doit aider à en reconstruire.
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